01 Avr [Points de Vues] Photographie & Industrie – Épisode 3 – Olivier Lluansi
Points de Vue :
Une série d’interviews sur différents sujets qui lient photographie et industrie : attractivité, ré-industrialisation, imaginaire collectif, dynamiques actuelles, marque employeur…
Pour ce 3ème épisode, rencontre avec Olivier Lluansi
Crédit photo ci-dessus : Aurore Baron – Photo de bandeau en haut de page : Reportages-Metiers.fr pour Pinet Industrie
- Bonjour Olivier, peux-tu te présenter rapidement ?
Ma carrière professionnelle a eu 3 temps. J’ai travaillé une dizaine d’années dans la fonction publique, quasiment à tous les étages : Europe, Conseil Régional, État Central… J’ai été le conseiller d’Edith Cresson à la Commission européenne, de Michel Delebarre, président de la région Nord-Pas-de-calais et de François Hollande, président de la République. Et puis j’ai passé 10 ans chez Saint-Gobain. Mon dernier poste a été de superviser toutes les activités de Saint-Gobain en Europe centrale et orientale.
Depuis quelques années, je fais du conseil sur des sujets de stratégie industrielle, d’abord sur la digitalisation de l’industrie – qu’on nomme aussi industrie 4.0 – et maintenant plutôt sur la sécurisation des approvisionnements.
Mon sujet de prédilection, celui qui a été le fil conducteur de ces trois temps dans trois univers professionnels différents, c’est l’industrie et l’innovation dans l’industrie. C’est ainsi que m’a été confié une mission de réflexion pour le gouvernement sur l’avenir de nos politiques industrielles, que je conduis à titre bénévole.
Crédit photo ci-dessus : Saint-Gobain, usine de fabrication de verre plat (float)
- En tant que photographe spécialisé dans l’industrie, je m’interroge sur les changements qui sont en train de prendre place dans le secteur, notamment autour de l’image de l’industrie, quel est ton avis sur le sujet ?
Nous avons des politiques industrielles, elles n’auront de la durée au-delà du temps politique et des échéances électorales que si elles s’appuient sur un « imaginaire », quelque chose qui soit partagé par l’ensemble de la population. Cela va demander une démarche, cela va demander de ré-accepter le fait industriel avec tous ses bénéfices et aussi ses nuisances, aussi limitées soient-elles. L’industrie, c’est transformer de la matière avec de l’énergie. On peut minimiser les nuisances le plus possible et on le fait, les grandes usines avec des grandes cheminées qui fument, c’est du passé. Néanmoins, il reste des nuisances, au moins du transport de marchandises.
Pour dépasser les freins à notre réindustrialisation qui sont économiques, il faut aussi travailler sur ce qui est dans nos têtes. Il est nécessaire de recréer un imaginaire positif autour du fait industriel. On l’avait écrit déjà noir sur blanc dans « Vers la Renaissance industrielle », c’est un des éléments clés pour parvenir à faire notre ré-industrialisation.
Or, on en parle beaucoup et on écrit beaucoup sur l’industrie, on fait des discours, des lois, des appels à projets, des subventions, des taxes de temps en temps aussi… Mais ce qui me marque en fait, c’est que on parle d’imaginaire, sans montrer d’images, ou si peu.
C’est à dire qu’aujourd’hui on a très peu de nouvelles images de notre réindustrialisation. Et donc on parle de quelque chose, ce fameux imaginaire, mais on ne le nourrit pas, on ne le construit pas. Certes un imaginaire, ce n’est pas que des images, mais si ça s’appelle un « imaginaire » avec le mot « image » dedans, ça me semble être un élément constitutif essentiel.
- D’après toi, qu’est ce qui peut freiner cette distance avec la transparence et la modernité dont l’industrie a besoin pour ce nouvel imaginaire ?
Déjà, je trouve que l’on a un vrai point de blocage, notamment sur ce que j’appelle l’imaginaire du feu. L’industrie a beaucoup été associée à l’industrie du feu : la métallurgie, la sidérurgie, les étincelles… On est tous très imprégnés par cet imaginaire de l’industrie du feu qui a sa beauté, qui a son mystère et sa puissance, mais qui reste l’industrie du 19e siècle. Et on a beaucoup de peine à s’en détacher, à lui trouver une alternative. Il suffit de regarder les photos qui illustrent majoritairement les articles, les reportages.
Je vais donner un exemple. Tu as parlé de Global Industrie, moi je vais te parler du visuel de la Semaine de l’industrie. Il n’a pas été choisi de prendre une photo, ce sont des dessins. Trois personnes dans un site industriel avec des gros tuyaux et des couleurs roses et bleues, qui illustrent ce moment fort pour notre industrie. Je ne trouve pas que ces illustrations soient très représentatives de l’industrie telle qu’elle est, ou telle qu’on ambitionne de la faire. Et je pense qu’elles reflètent sur cet inconfort dans lequel nous sommes, de ne pas avoir retrouvé encore un imaginaire et de nouvelles images. Je n’ai pas aujourd’hui de solution sur le sujet parce que à chaque fois qu’on essaie de prendre ce thème, on retombe, et moi aussi, dans le l’ornière de l’industrie du feu. Si je fais ce constat, c’est pour dire qu‘il faut vraiment qu’on se mette à chercher d’autres images pour notre industrie.
Il y a aussi un point important à souligner, c’est qu’on est 24h/24, entourés d’objets industriels. Quand on dort, on dort sur un lit et un lit, un matelas, un sommier, ce sont des objets industriels. Les trains, les téléphones avec lesquels on communique sont aussi des objets industriels. Or, quelque part, on a invisibilisé l’industrie qu’il y a derrière. Tu citais Eléonore Blondeau à ce sujet, j’échange aussi avec Aurélien Gohier qui me disait qu’il souhaitait faire des éclatés d’un certain nombre de produits pour communiquer. L’éclaté d’une chaussure : d’où viennent les différentes pièces, comment sont-elles assemblées…? Mais voilà, on est loin du spectaculaire, on n’est pas dans l’industrie du feu, on n’est pas dans la fusée qui décolle.
Il y a aussi une deuxième frontière à ne pas oublier après celle de l’invisibilisation de notre industrie. Nous avons été pendant des décennies dans ce que j’appelle l’industrie du plus : le paquebot France le plus long, la fusée Ariane qui va le plus plus haut, le TGV qui va le plus vite, l’EPR le plus puissant, le missile le plus rapide … Outre les images de feu, on a aussi un pan de notre imaginaire qui est lié à cette puissance depuis le 19ème siècle. Or avec les enjeux environnementaux, le dépassement des 6 sur 9 limites, la question de la sobriété, le monde des raretés… on sent bien l’attraction de l’industrie « du moins » : moins d’énergie, moins de matière, moins de techno aussi. On reste ancrés dans une image de l’industrie « du plus » alors que les contraintes environnementales, elles, nous amènent l’industrie « du moins ». On a là une autre contradiction qu’on a du mal à résoudre.
On est un peu piégé entre les deux et il va pourtant falloir trouver notre chemin. Ce n’est pas évident, pour moi, c’est un défi ouvert. Nous avons tenté une forme de réconciliation autour de la notion de biens essentiels, cela reste à approfondir car ils sont difficiles à définir et donc à mettre en image.
Crédits photos ci-dessus : © Jody Amiet – AFP – Ariane 5
- Les territoires et les collectivités jouent un rôle important dans la valorisation des industries, d’après toi, quel maillon de la chaine est-il nécessaire de renforcer pour favoriser l’attractivité des territoires et de ses industries ?
Ce que j’ai exploré et qui, à mon avis marche bien pour faire un petit bout du chemin de l’imaginaire, c’est les témoignages des femmes et des hommes qui travaillent dans l’industrie, qui sont les faiseurs de l’industrie (et pas seulement les chefs d’entreprise). Comme me l’a dit récemment un des dirigeants de Verkor : « incarner, incarner, incarner ».
J’ai eu l’occasion de faire des entretiens avec des jeunes apprentis, avec des chefs d’équipe. Ces personnes ont un profond attachement à leur métier. Je me souviens aussi quand j’étais directeur d’usine pour Saint-Gobain (c’était une usine de verre plat) mes ouvriers, qui étaient roumains, me disaient « Monsieur Lluansi, on a compris, maintenant on a du verre qui coule dans nos veines. » Ça montre un attachement profond à ces métiers qui sont des vraies sources de fierté. Ils le sont plus encore quand ils sont reliés en plus à des questions d’indépendance, de souveraineté ou d’environnement. Ces témoignages là, pour moi, sont un élément essentiel et accessible de ce cheminement vers ce nouvel imaginaire, sur la manière de renforcer les métiers industriels, leur image et par là même, les territoires qui les accueillent.
Cependant, on n’est pas dans l’image, on est dans le témoignage, dans la parole, on est dans l’émotion, ce qui est déjà bien. J’ai le souvenir d’une usine que j’ai visité récemment Lafuma Mobilier et effectivement, ils avaient fait le portrait de toutes les personnes qui travaillaient dans les différents services, comme une frise en haut d’un atelier. Avec les différents métiers, avec des personnes qui tenaient dans leurs mains l’outil principal de travail pour valoriser le lien avec la matière, sa transformation, etc.
Je suis persuadé que si on mettait des jeunes écoliers, des jeunes collégiens et des jeunes lycéens en face de jeunes apprentis pour que le gap générationnel soit le plus faible possible et qu’ils leur racontent leur métier, leur plaisir, leur fierté, leurs sensations, leurs émotions, etc. ça serait un énorme effet pour reconstruire cet imaginaire positif sur l’industrie.
Crédits photos ci-dessus : Lafuma Mobilier – Portraits de collaborateurs
- Le secret professionnel de certaines entreprises est un sujet qui revient souvent mais qui peut facilement être contourné en photographie, notamment en faisant des choix artistiques permettant de ne montrer qu’une partie de la fabrication, de l’outil ou du geste. Est-ce que tu penses qu’il soit quand même pertinent de communiquer sur un savoir-faire protégé ?
Le problème du secret lié au process industriel, c’est qu’il est très difficile, ou plus risqué, à breveter. On ne brevète pas ou peu quelque chose qui est lié au process parce qu’en fait, on révèle son secret en pensant le protéger. Et pour aller vérifier si quelqu’un utilise un secret de process ou pas, il faudrait rentrer dans sa propriété privée et c’est très compliqué. Donc si quelqu’un vient et les montre par une image de communication, on révèle ce qu’on voulait justement cacher et qu’on peut mal protéger.
Néanmoins, je pense que c’est un faux sujet. C’est-à-dire qu’on peut montrer plein de choses sans montrer ses secrets. Il faut être attentif mais ce n’est pas une vraie barrière, c’est plus un prétexte. Pour une visite de lycéens, de collégiens, le gain en termes d’attractivité est bien supérieur au risque qu’on prend, sauf dans des cas exceptionnels, en termes de propriété intellectuelle.
- De nombreuses entreprises font face à des problématiques de recrutement et la « marque employeur » arrive enfin dans les sujets prioritaires, quels conseils donnerais-tu aux autres entreprises qui ne savent pas par quel bout commencer ?
C’est un sujet que je connais peu et je dirais quelque chose d’assez simple qui est lié à mon expérience professionnelle : la communication, c’est un métier. On est des animaux communicants, on est des animaux sociaux, on se parle, on se tweete, on fait des messages, on écrit des choses, on a une communication naturelle qui fait partie de notre être et on a tendance à penser que ça nous est spontané.
En fait, une communication sur une entreprise, sur un produit, un objet, une technique d’expertise… c’est un métier, c’est un savoir faire. Et mon conseil est assez simple, même s’il est coûteux, c’est qu’il faut se faire accompagner. C’est tout. Avoir une marque employeur aujourd’hui, c’est essentiel pour l’attractivité des talents. L’industrie paye plus que les emplois de service pour des formations équivalentes, on le sait, et pourtant ça ne suffit pas à attirer vers les métiers industriels qui ont cette connotation négative liée à un imaginaire qu’on n’a pas encore su renouveler.
Les efforts autour de la marque employeur compensent cette image générique. Ils ont en général des résultats assez impressionnants pour ceux qui les lancent, même pour des petites et moyennes entreprises et industrielles.
Ci-dessus un article du magazine de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat (Auvergne Rhône-Alpes)
- Connais-tu des outils ou dispositifs qui pourraient favoriser la création de ce nouvel imaginaire collectif pour les industriels ?
Il y a des expos photo comme à L’Hôtel de l’Industrie, la Société d’Encouragement Nationale de l’Industrie avait lancé ça, ça a été repris par Territoire d’Industrie, puis après, avec des moyens beaucoup plus importants par la BPI.
Tu as des initiatives comme « De l’or dans les mains », plutôt orientées vers l’appréciation des métiers manuels qui sont le coeur de l’industrie. Tu as des initiatives autour de l’industrie et de l’art. Au 19e siècle, l’industrie était très liée à l’art, aux métiers artistiques, qui reviennent très fort.
Il y a L’industrie Magnifique (projet lauréat du dernier appel à projet de la fondation ILYSE), Entreprise et Découverte qui fait des visites d’industrie, etc. En fait des initiatives comme celles-là tu en as beaucoup. Toutefois leur ampleur n’est pas à la hauteur des 60 000 postes vacants dans l’industrie.
Je vais t’en citer une qui me marque, c’est l’action Avec l’industrie. Financée par toutes les fédérations industrielles, par l’OPCO2i qui les regroupe, le budget de cette campagne de communication est extraordinaire pour l’industrie. Quinze millions d’euros en multi-annuel. Un effort qui n’avait pas été fait depuis très longtemps, une communication qui est positive, qui est sur des gens, qui est dans le registre de l’émotion, etc. Donc vraiment ce dont on est en train de parler, qui contribue à réactiver un imaginaire positif.
En face de ça, il y a 60 000 postes vacants dans l’industrie, ça coûte 4 à 6 milliards d’euros de valeur ajoutée non perçue par les entreprises parce que les métiers sont perçus comme peu attractifs. Alors il n’y a pas que l’image, il y a les conditions de travail, il y a beaucoup d’autres choses. Mais l’image est un des premiers critères, qui fait que, à la sortie des formations aux métiers de l’industrie, tu as 50% d’évaporation. Parce que les gens qui rentrent sont là pour faire une formation et n’ont pas nécessairement envie d’aller dans ces métiers là.
Et quand tu mets en rapport la capacité de mobiliser 15 millions d’euros par rapport à une perte qui est en milliards, tu te dis juste est-ce que vraiment on a pris conscience du problème ? Est-ce qu’on ne serait pas capable de mobiliser plus de moyens pour que toutes ces initiatives dont je t’ai parlé, qui sont locales, éventuellement régionales et qui sont robustes parce qu’elles ont déjà été à l’épreuve du feu, puissent devenir nationales et qu’elles irriguent véritablement tous les territoires
- Le mot de la fin ?
Le mot de la fin pour moi, c’est qu’on est devant un sujet qui n’a pas encore trouvé sa solution et qu’il faut qu’on s’y mette parce que ça devient un point bloquant.
On a arrêté de penser que l’industrie c’était inutile. On voit bien que l’industrie, ce n’est plus l’ennemi de l’environnement et au contraire, que c’est son allié. On a un consensus politique pour faire de la ré-industrialisation, mais tant qu’on n’arrivera pas à embarquer collectivement tous nos concitoyens autour d’un imaginaire, d’une histoire, d’un récit, on aura beaucoup de mal à aller de l’avant suffisamment fort.
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