15 Mai [Points de Vues] Photographie & Industrie – Épisode 5 – La Fabrique de l’Industrie
Points de Vue : Une série d’interviews sur différents sujets qui lient photographie et industrie : attractivité, ré-industrialisation, imaginaire collectif, dynamiques actuelles, marque employeur…
Ce 5ème épisode prend la forme d’interviews croisées de Caroline Granier, Sonia Bellit et Emilie Binois de La Fabrique de l’Industrie
Visuel ci-dessus : couvertures de notes de La Fabrique de l’Industrie
- Bonjour Mesdames, pouvez-vous vous présenter rapidement ?
Sonia Bellit : Je suis économiste de formation. Après un doctorat en économie du travail, j’ai occupé plusieurs postes dans l’administration publique, d’abord à la Dares puis au sein de la direction générale de Pôle Emploi. Je considère mon arrivée à La Fabrique de l’industrie comme un pas de côté dans mon parcours. Bien que j’y exerce, là aussi, le métier d’économiste, mes études couvrent un champ nouveau pour moi– le monde industriel – que je trouve passionnant à bien des égards.
Caroline Granier : Les mots ‘économie’, ‘territoire’ et ‘industrie’ résument à la fois mon parcours et mon poste actuel. Titulaire d’un master en économie industrielle et d’un doctorat en sciences économiques, je travaille à La Fabrique de l’industrie depuis 4 ans où je coordonne les activités de l’observatoire des Territoires d’industrie. Outre les déterminants de dynamique territoriale et les problématiques foncières, je m’intéresse aussi aux start-up, aux modèles circulaires et aux politiques publiques.
Emilie Binois : Petite, je voulais être “détective privée – romancière”. Pour cultiver à la fois ma curiosité et mon attrait pour l’écriture, je suis finalement devenue journaliste. J’ai longtemps travaillé en presse écrite et plus particulièrement, pour la presse professionnelle automobile. Aujourd’hui, je suis responsable éditoriale au sein de La Fabrique de l’industrie. Mon rôle principal est d’accompagner les auteurs dont nous publions le travail dans l’écriture et la réalisation de leurs ouvrages. Dans cette fonction, je me nourris de tous les sujets qui touchent à l’industrie et plus largement des sujets qui animent notre société.
- En tant que photographe spécialisé dans l’industrie, je m’interroge sur les changements qui sont en train de prendre place dans le secteur, notamment autour de l’image de l’industrie, quel est votre avis sur le sujet ?
Sonia Bellit : La crise sanitaire a fait apparaître au grand jour les faiblesses d’un pays marqué par la désindustrialisation. Mais paradoxalement, elle a aussi permis de remettre sur le devant de la scène le rôle central de l’industrie et de généraliser l’idée que nous n’étions pas seulement des consommateurs, mais aussi des producteurs. Je pense que cet épisode a fortement contribué au lent processus de réhabilitation de l’image de l’industrie à l’œuvre aujourd’hui.
Emilie Binois : La crise a clairement rappelé le rôle essentiel de notre industrie. Pour autant, je ne suis pas convaincue que son image se soit améliorée, notamment auprès des jeunes. D’ailleurs mon sentiment est renforcé par les sondages menés chaque année par l’École nationale des arts et métiers auprès des lycéens : en 2023, 72 % d’entre eux disaient avoir une bonne image de l’industrie notamment pour sa capacité à créer de l’emploi et à innover. C’est un chiffre plutôt élevé à première vue mais il avait atteint 83% lors de la crise sanitaire, et depuis il descend ! En outre, si on reconnaît l’utilité de l’industrie, elle est aussi la coupable désignée de tous nos maux sociaux et environnementaux. L’industrie est la représentation même de l’ambivalence de nos comportements. Nous voulons nous déplacer, nous habiller, téléphoner, vivre confortablement…Et là, l’industrie est saluée. Mais nous voulons aussi des prix bas sans casse sociale, de la qualité et protéger notre environnement, et là, seule la défaillance des industriels est montrée du doigt.
Visuel ci-dessus : Issu de l’article des Arts & Métiers sur le baromètre « Les Lycéens et l’Industrie » – 2023
- On parle d’imaginaire collectif à recréer autour de l’industrie, les choses bougent dans le bon sens mais encore trop peu d’entreprises franchissent le pas de mettre de vraies images sur leur métiers. On trouve effectivement beaucoup de banques d’image stéréotypées et dépourvues de sens, ou de photos vieillissantes, d’après vous, qu’est ce qui peut freiner cette distance avec la transparence et la modernité dont l’industrie a besoin ?
Emilie Binois : L’industrie est un peu un mot “fourre-tout” qui efface la variété des secteurs et des métiers qu’elle comprend. Et lorsqu’il s’agit de le représenter physiquement, par l’image, le mot industrie continue d’être rattaché à l’usine qui a accompagné son développement. Or, bien qu’il existe des usines hyper robotisées et assez fascinantes pour l’organisation de leur production, dans d’autres, notamment dans le milieu de la sidérurgie, l’atmosphère qui se dégage peut évoquer les représentations post-apocalyptiques. Il me semble que pour faire évoluer l’imaginaire collectif, il faut commencer par rattacher l’industrie à d’autres représentations physiques, à commencer par l’humain qui y travaille. Sinon comment représenter des concepts comme l’innovation par exemple ?
Crédits photos ci-dessus : Reportages-Metiers.fr pour la Métallerie Décombe
- Les territoires et les collectivités jouent un rôle important dans la valorisation des industries, d’après vous, quel maillon de la chaine est-il nécessaire de renforcer pour favoriser l’attractivité des territoires et de ses industries ?
Caroline Granier : Ce n’est pas un maillon particulier qu’il faut renforcer mais bien les liens entre les maillons. L’attractivité des territoires industriels dépend de multiples facteurs sur lesquels il faut agir simultanément : disponibilité des compétences et du foncier, existence d’infrastructures de transport et énergétiques, une bonne qualité de vie… Le dialogue entre les différents acteurs est primordial pour parvenir à lier ces éléments, en d’autres termes à coopérer.
- Le secret professionnel de certaines entreprises est un sujet qui revient souvent mais qui peut facilement être contourné en photographie, notamment en faisant des choix artistiques permettant de ne montrer qu’une partie de la fabrication, de l’outil ou du geste. Est-ce que vous pensez qu’il soit quand même pertinent de communiquer sur un savoir-faire protégé ?
Emilie Binois : Oui. Pouvoir communiquer sur ce savoir-faire protégé sans trop en montrer peut participer au renforcement de l’image de l’entreprise, surtout lorsque cela passe par la photo d’un geste. Montrer que “la main de l’homme” et “le geste quasi artisanal” demeurent dans l’industrie, c’est gratifiant pour tous ceux qui cherchent à donner du sens à leur travail. En outre, cette culture du secret à peine dévoilé, c’est presque un coup “marketing” : venez chez moi et vous rentrerez dans ce cercle fermé qui détient le secret.
Crédits photos ci-dessus : Reportages-Metiers.fr pour Les Etains de Lyon
- De nombreuses entreprises font face à des problématiques de recrutement et la « marque employeur » arrive enfin dans les sujets prioritaires, quels conseils donneriez-vous autres entreprises qui ne savent pas par quel bout commencer ?
Caroline Granier : lire les Notes et Docs de La Fabrique!Sonia Bellit : Nous avons récemment produit une étude sur les attentes de jeunes diplômés à l’égard du travail. Il en ressort que pour attirer les jeunes, il est incontournable d’activer des leviers organisationnels « tangibles » tels que la possibilité de travailler à distance, un salaire attrayant, des tâches variées, etc. De même, de nombreuses études se font le relai d’une « quête de sens » au travail, qui se traduirait notamment par des exigences d’engagement sociétal et environnemental envers leur employeur. De ce point de vue, les industriels ont une carte à jouer en prenant des engagements forts en matière de décarbonation et d’investissements verts. Cela étant dit, il faut aussi reconnaître que la décarbonation des process industriels ne se fera pas en un jour. De même, l’avènement du télétravail risque d’intensifier les problèmes de recrutement des industriels dans la mesure où de nombreux métiers de production ne sont pas «télétravaillables».Emilie Binois : Les attentes des candidats sont documentées dans de nombreuses études et c’est vrai que “la quête de sens” est de plus en plus évoquée. Cette expression – qui n’est pas uniquement employée par les jeunes – traduit la volonté de travailler dans une entreprise soucieuse de son impact social et environnemental, et qui offre à ses salariés de la flexibilité et des perspectives d’évolution. Or, dans un contexte de taux de chômage historiquement bas, le “rapport de force” est plutôt en faveur des candidats. Pour autant, les premiers critères d’attractivité d’une offre d’emploi restent bien le salaire et les avantages en nature.
- Connaissez-vous des outils ou dispositifs qui pourraient favoriser la création de ce nouvel imaginaire collectif pour les industriels ?
Caroline Granier : Il n’y a pas de recette miracle pour créer un imaginaire. Comme le dit très bien P. Veltz, les territoires sont des “réservoirs de réindustrialisation”. Ouvrir ses usines aux élèves de 3ème, créer des ponts entre industrie manufacturière et industries culturelles et créatives, automatiser les tâches pénibles sont autant de leviers qui participent à la construction d’un nouvel imaginaire mais cette construction ne se fera pas en un claquement de doigts.
Sonia Bellit : Il faut prendre le problème à la racine : l’orientation scolaire. C’est en effet par là que tout commence. Les enseignants, les conseillers d’orientation et les parents doivent changer les représentations qu’ils se font de l’industrie, en général, et du travail manuel, en particulier. Et puisque le travail manuel est dévalorisé, ce sont toutes les formations destinées aux métiers industriels qui le sont. De nombreuses initiatives contribuent aujourd’hui à revaloriser ces métiers, telles que l’Usine Extraordinaire, le French Fab Tour ou encore des associations comme Elles Bougent et Industri’elles qui proposent aux jeunes – et à leurs parents – de découvrir la réalité industrielle en France.
Emilie Binois : Je crois qu’aujourd’hui, pour séduire les plus jeunes (et pas seulement), il est également important d’adopter leurs moyens de communication et leurs codes. Je suis toujours impressionnée par la puissance de persuasion de certains influenceurs et de la façon dont Instagram permet à ceux qui savent l’utiliser de cristalliser des “bouts de vie rêvée”. Je ne dis pas qu’il faut travestir la réalité mais que l’imaginaire collectif se construit aussi désormais sur ces réseaux, et plus seulement à travers l’enseignement scolaire, les livres, les films, les oeuvres d’art ou la musique.
Crédits photos et visuels ci-dessus : Fondation Usine Extraordinaire
- Le mot de la fin ?
Caroline Granier : pour commencer, remettre l’humain sur la photo de l’industrie
Sonia Bellit : La création d’un nouvel imaginaire de l’industrie passera aussi par une redéfinition du concept lui-même. En réalité, la frontière est de plus en plus floue entre le secteur des services et le secteur industriel. Aujourd’hui, l’industrie vend des services associés aux produits qu’elle fabrique. Certaines entreprises industrielles vont jusqu’à transformer leur modèle d’affaires en vendant, non pas le bien, mais l’usage du bien produit. Je pense, par exemple, au cas d’un ascensoriste connu, dont l’activité n’est plus seulement de fabriquer des ascenseurs et de les vendre mais aussi de proposer des services de maintenance préventive, voire prédictive grâce à la collecte de données dans ses propres ascenseurs.
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